mardi 11 septembre 2012

02. LA FRAICHEUR DE FIN

JEUDI 26 AOUT

La fraîcheur de fin de nuit la fait frissonner. Ce n’est plus la canicule de juillet et, tôt matin, c’est l’automne qui, déjà, se rapproche.
Charlotte a le cul trempé, sa jupe noire itou. L’herbe humide de l’aube et son incontinence de tout à l’heure en ont eu raison. En une seule petite seconde, la voilà projetée dans le passé, un bon mois auparavant.
Mais, sous cette lumière fadasse, la peau dorée et les cheveux blonds de Cindy rutilent éhontément, ce qui la ramène aussitôt à de toutes autres considérations.
Cindy s’étire en baillant. « ... A propos, tu as vu Paola, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que tu en penses ? », marmonne la blondasse d’une voix pâteuse, avec une fâcheuse tendance à hacher ses mots. En leur présence, tout à l’heure, Cindy avait donc tous ses sens en éveil et, comme elle, faisait semblant de roupiller ! Charlotte s’est relevée d’un bond :  « Tu veux parler de la rouquine ? ». Cindy affiche une bobine tombante. « Quelle rouquine ? », dit-elle en s’agenouillant pour se remettre sur pied avec difficulté, « Ah oui, je vois… C’est vrai que cette bonne femme a la manie de les teindre au henné ! ». Charlotte a hâte d’ôter jupe noire et blouse qui lui collent à la peau. « Tu pues le fauve, ma pauvre fille ! », grince d’ailleurs Cindy, jamais en manque d’amabilité.
La salle de séjour a conservé sa chaleur diurne.
Charlotte suit son amie (?) dans le corridor qui mène aux chambres. La blondasse s’agrippe à la rampe d’escalier et grimpe laborieusement les marches comme un zombi. Ses fesses nues, finement séparées par le slip blanc, balancent  à hauteur des yeux de Charlotte. La culotte est fanée mais elle doit reconnaitre que c’est une belle mécanique que cette fille-là ! Quelques brins d’herbe se sont incrustés dans la chair durant la nuit, mais le splendide corps dénudé, hâlé à point, est parfait dans son contraste avec la pâleur des cheveux.
« Tu es encore saoule, Lolotte ! Tu dis n’importe quoi ! », remarque Cindy sans se retourner.
Charlotte retient sa main mais n’en pense pas moins pour autant.
Imaginer à présent Frédéric Maréchal chevauchant là-haut cette rousse de pacotille lui est intolérable. Ne manqueraient plus que les gloussements de cette putain pour la mettre à cran.

Cindy, apparemment requinquée, mime crûment un orgasme silencieux, le visage grimaçant et le bas-ventre s’agitant avec vulgarité contre le chambranle de la porte. Son rire muet sonne dans le crâne de Charlotte comme le tocsin d’une église.
« Merde ! Arrête ! J’ai un mal de tête dingue, Cindy ! », gémit-elle en abordant la salle-de-bains comme une chambre d’hôpital. Cela lui est venu d’un seul coup, là, juste à la racine du nez. Si elle ne met pas la main sur deux comprimés de paracétamol dans les minutes qui suivent, sûr qu’elle va se claquer la tête contre les murs.
« Inutile de te claquer la tête contre les murs ! », lui susurre Cindy en la voyant appuyer le front contre le carrelage mural. La fraîcheur de la céramique la soulage. Elle entend le doux chuchotement de deux comprimés effervescents dans un verre d’eau. C’est Cindy qui, pour une fois, l’a comprise, et qui, avec un air facétieux, brandit devant son nez un petit flacon qu’elle vient de sortir comme par magie de l’armoire à pharmacie. « Merde, Cindy, ce sont des somnifères ! », pleurniche Charlotte.
« Mais non, idiote ! Ce n’est qu’une blague. Toi, tu as droit aux aspirines ! », ricane celle qui, décidément, a retrouvé toute sa verve.
« C’est avec ça que je sabote leurs nuits... », poursuit-elle à voix basse, « Dans un cocktail, les somnifères ne se goûtent pas, surtout après quelques verres ! Paola et papa n’y voient que du feu et s’endorment… comme des anges, sans bagatelle…Tu vois ? Je venge maman, quoi !… ».
De la part de la blondasse, cette perversité n’étonne plus Charlotte, mais, dans ce cas bien précis, elle doit bien admettre que cette idée la ravit au plus haut point.

« Ca n’a rien à voir, mais tu peux me prêter des vêtements ? », la coupe Charlotte pour changer de sujet. Elle se sent trop mal pour entendre encore à quels petits jeux solitaires s’adonne parfois Cindy. Sa jupe noire et sa blouse volent sur un séchoir, elle n’a pas le courage de les laver.

Etalée enfin de tout son long, douchée, en petite culotte, sur l’immense lit de Cindy, l’heure du moment lui importe peu. Il est tôt matin, ou tard la nuit. Elle entend le bavardage inutile d’un oiseau au dehors. La pointe de douleur entre les tempes lui concède un armistice, c’est déjà ça !
Cindy se pomponne après sa douche. Elle se farde toujours pour la nuit comme si elle allait sortir en boite. Emane d’elle une profonde odeur de miel qui ne cadre guère avec son personnage, à vrai dire !
La voilà de retour, bien trop silencieuse, c’aurait pu inquiéter. En effet, sans crier gare, elle vient de lui sauter dessus. Charlotte n’a rien vu venir, non plus cette lame fine et courbée d’un Laguiole que Cindy assure avec fermeté auprès de sa gorge avec un sourire carnassier. Ces jeux deviennent lassants, à la longue.
« C’est comme ça que je te tuerai, ma Lolotte, si jamais tu lâches un seul mot à maman à propos de  Paola ! », couine-t-elle, revenue subitement à un total état d’ébriété. Sûrement cache-t-elle une bouteille d’alcool dans la salle-de-bains ! L’arôme de miel ne sert donc qu’à masquer les vapeurs du gin !
Charlotte s’arrache d’elle comme elle peut, les mains levées haut en signe de paix. « Stop ! Cindy, stop !», crie-t-elle à genoux sur le matelas, « On a un peu forcé la dose, tu trouves pas ? ».
Pourquoi Cindy est-elle donc aussi belle, aussi riche, aussi… tout ?

On l’éveille en lui effleurant la joue d’un baiser et, comme elle y prend goût et avance les lèvres, le voilà qui presse doucement sa bouche contre la sienne. Charlotte ouvre les paupières, ravie par une senteur de miel. Mais, en vérité, il n’est même pas entré dans la chambre. Il se tient à la porte, vêtu d’un horrible pyjama mauve. « Bonjour, Charlotte… C’est l’heure du petit-déjeuner ! », entend-t-elle dans le désordre de sa nuit.
Par réflexe, elle tire le drap sur elle pour cacher sa chair de poule. Cindy n’est plus à ses côtés. « Oui, merci ! », dit-elle d’une voix boueuse, « J’arrive dans un instant… ». Il est neuf heures cinquante-deux sur le cadran de la radio muette. Combien de secondes l’a-t-il contemplée avant son réveil ?
Tant pis !, pense-t-elle en glissant les deux mains hors des draps. Le couteau est replié, là, à quelques centimètres de son visage, comme un odieux présage. Le soleil, lui, a déjà pris de la hauteur mais on est décidément bien loin de la canicule du mois dernier.

Charlotte les retrouve en vrac dans la véranda. On n’a pas daigné l’attendre pour entamer le plat de croissants. Cindy en trempe d’ailleurs un dans sa jatte, avec un sourire espiègle, tandis que, d’un geste machinal, la Paola en question s’essuie discrètement une pointe de confiture qui traine à la commissure des lèvres. De fait, la fausse rousse est plus belle encore dans la lumière rasante du matin. « Bonjour… Toi, c’est Charlotte, si je ne m’abuse, n’est-ce pas ? Thé ou café, Charlotte ? », questionne la rouquine comme si, en l’absence de maîtresse de maison, il lui semblait tout naturel de s’attribuer ce rôle en toute impunité.

Charlotte resserre la ceinture de son peignoir de bain, bien trop court et étroit, que Cindy lui réserve lorsqu’il lui arrive de découcher chez eux, comme pour la soumettre un peu plus. Un cacao froid lui aurait convenu mais, pour l’heure, « Un jus d’orange me suffira… », répond-t-elle en s’installant aux côtés de Cindy. Sous la table, face à elle, la chaleur que le maître de maison dégage l’atteint comme une caresse à laquelle la jeune fille s’abandonnerait volontiers pour le mettre à sa merci.

« Cette nuit, Charlotte et moi, nous avons joué à nous battre comme des chiffonnières… », badine Cindy, la bouche pleine mais avec un clin d’œil malicieux en direction de sa voisine, « Et, pour une fois, je dois reconnaître que Charlotte a bien failli me posséder… ». Quel intérêt a-t-elle à raconter des gamineries pareilles ?, songe Charlotte, honteuse par avance que Paola puisse en profiter pour les couver d’un sourire supérieur, maternel et compréhensif. Cette dernière n’a heureusement pas le temps de saisir la balle au bond que, déjà, Cindy attaque à boulets rouges, comme à son ordinaire. « Et, chez vous, qui a gagné la lutte en définitive, toi ou papa ? », persifle-t-elle en guettant la réaction de la jeune femme face à elle.
« Cindy, je t’en prie ! », intervient sèchement Frédéric Maréchal sur un ton assassin. Paola ravale pensivement sa salive. « J’ai connu trois orgasmes consécutifs, ma chère, quelques secondes après celui, seul et unique, de Fred… Qui, selon toi, y a gagné, en définitive, ma petite Cindy ? », répond-t-elle calmement en plaquant une crotte de beurre sur la pointe de son croissant.
A priori, Charlotte ne ressent aucune sympathie pour cette rouquine mais elle est néanmoins ravie que Cindy ait trouvé enfin quelqu’un pour la déstabiliser.

Et disons que le fichu téléphone a grésillé à point nommé pour désamorcer toute joute verbale si tôt matin. « Frédéric Maréchal ! Bonjour ! », fit-il d’une voix synthétique, « … Ah ? Justine, vous allez bien ?… Mais oui, bien sûr que c’est nous qui avons séquestré votre sœur durant la nuit... Oui, oui, je comprends... Vous n’avez pas été inquiète, j’espère ? … Non, pas du tout.... Bien. Je vous laisse, Justine... A tout à l’heure, c’est ça, à quinze heures comme prévu ? », puis, après un court instant de silence, il a rajouté : «  Moi aussi, Justine... ! Moi aussi… ».
En dépit de ses brumes matinales qui la rendent étanche, Charlotte relève avec curiosité que ces derniers mots sous-entendent bien des choses : à quoi peut correspondre un « moi aussi » sinon à un écho amoureux ou quelque chose d’approchant ? Par ailleurs, tandis que Cindy et Paola se toisent comme deux vieilles ennemies en se jetant à bras raccourcis sur leur croissant, pourquoi Frédéric Maréchal la dévisage-t-il de la sorte ? Pourquoi force-t-il son regard pour y lire ses pensées ? Que peut-elle comprendre sinon que son psy’ couche avec Justine, sa grande et chère sœur ?

Instinctivement, elle replie ses jambes nues, à présent fermement resserrées sous sa chaise, et se cache la poitrine derrière ses bras croisés. « Tu ne manges jamais le matin, ma petite Charlotte ? », lui demande-t-il d’un ton badin, sans relâcher pour autant la pression qu’il exerce sur elle depuis maintenant quarante-quatre jours, depuis le mardi 13 juillet très précisément.

Cela fait plusieurs années que Charlotte et Cindy se connaissent, disons… de façon rapprochée, et, comme une villa avec piscine et jardin est forcément plus agréable qu’une maisonnette avec courette, c’est Charlotte en général qui effectue en bus les quelques kilomètres qui séparent leurs demeures.
Autre quartier, autres gens, autres mœurs !
« J‘adore maman ! C’est une femme extraordinaire…», concède volontiers Cindy,  pourtant si avare en éloges, « … tout au moins… quand elle est là ! ». De fait, la mère de Cindy brille par ses absences fréquentes et régulières. « Raison professionnelle oblige, ma puce ! », se défend cette dernière contre les récriminations de sa fille, mais chacun soupçonne plutôt que ses voyages incessants épanouissent une âme solitaire. D’ailleurs, en public ou en société, si n’était son aura de personnalité scientifique, sa présence est si diaphane qu’on en oublierait son nom.
Charlotte n’a d’elle d’autre souvenir marquant qu’un petit-déjeuner lointain où Marie-Sophie Dersault était miraculeusement des leurs. Elle se rappelle encore cette curieuse manie de briser le croissant en atomes, pour les porter ensuite à la bouche avec l’auriculaire levé comme la baguette d’un chef d’orchestre. Charlotte se surprend à l’imiter en se remémorant ce qui n’était en définitive qu’un détail.
                                               
Paola, elle, n’a pas une telle classe, aussi vive, pétillante, jeune et jolie soit-elle. Regardez-la comme elle engouffre tout cru ses croissants, les miettes qui s’éparpillent autour de sa tasse et le liquide noir qui lui dégouline sur le menton. C’est tout dire.

Quant à Frédéric, entre sa marie-sophie et la rousse-couche-toi-là, il n‘y a pas photo ! La première assure ses arrières et la seconde rassure sa libido. Les deci-delà avec l’une ou l’autre de ses patientes ne l’engagent finalement que le temps d’une ou deux séances et rarement plus, même si affinités.

Ce dernier ressent-il sa façon de picorer son croissant comme une provocation ? Après la question ironique de Cindy, peut-être estime-t-il que les deux gamines en font cette fois un peu trop.
L’amitié entre ces deux adolescentes, doit-il se dire, a toujours eu une certaine ambiguïté. De fait, une ravissante blondinette, un peu superficielle comme l’est sa fille, et cette brunasse, torturée et imprévisible, forment un duo disparate que seul le jeune âge peut rendre complice. Charlotte gamberge, sans doute, en estimant que l’homme les épingle d’un regard d’entomologiste. Pas trop sûre de sa comparaison, Charlotte le toise d’un œil droit décalé sur le gauche de l’adversaire. L’autre œil vague à côté de son oreille et va se perdre sur la porte derrière lui. Il parait que cela déstabilise l’interlocuteur.

C’est celle de son cabinet de travail où il se cloitre des jours entiers. La porte est entrebâillée, si bien qu’elle donne l’impression d’être en attente, mais peu en franchissent le seuil car, pour les patients, il existe une autre porte qui donne sur l’extérieur. Cette porte entrouverte a toujours fasciné Charlotte depuis qu’elle rend visite à Cindy. Celle-ci l’avait prévenue d’emblée. « Là, c’est persona non grata… Si tu veux vraiment savoir ce qu’il y fabrique, mon chou, il te suffit de devenir un peu plus dingotte que tu ne l’es déjà ! », avait rétorqué Cindy en réponse à sa curiosité.
Par la suite, devenue en effet « un peu plus dingotte » aux yeux bienveillants de toutes et tous, Charlotte avait envahi les lieux en conquérante. Après ce qu’elle venait de subir dans son horrible grenier, ce n’est pas un cabinet de psy’ aussi peu sympathique que celui-là qui allait la tourmenter. Cependant, dès l’instant où Charlotte y était entrée, en toute confiance et presque fière d’en avoir le droit, l’attitude de Frédéric Maréchal avait changé du tout au tout. Finis ces airs condescendants, terminée sa joviale attitude de « père de la meilleure copine », achevé le ton compréhensif et bienveillant !
Bref, son regard d’entomologiste s’était automatiquement affiné et elle ne représentait plus pour lui qu’un papillon rare à épingler quelque part dans sa collection. Charlotte tomba sur le champ dans ses filets !

En conclusion à son aventure de juillet, Charlotte avait été réduite à accepter le contrat qu’on lui imposait. Soit ! Elle raconterait son aventure noir sur blanc car c’était un moindre mal en comparaison à un séjour dans un hôpital de dingues, mais elle ne comprenait pas pourquoi Frédéric Maréchal avait encore imaginé cette clause farfelue où il s’agissait de parler d’elle-même à la troisième personne du singulier. « Soit ! Je suis elle et elle, c’est moi ! », ruminait-elle en écrivant  les premières pages de son récit.
De surcroît, non content de lui concocter les vacances les plus épouvantables qu’elle connaîtra sans doute jamais, Frédéric Maréchal avait conseillé à sa sœur, Justine, de lui dénicher un correcteur, ou superviseur comme on voudra. Il faut dire que sa sœur vouait au psychologue une admiration sans bornes et, forcément, une confiance aveugle ( …et pour cause, selon toutes les apparences !). Aussi, moins de dix jours après son retour, Charlotte s’était retrouvée face à un inconnu qui aurait pour seule et unique tâche de corriger ses pages et de superviser sa copie. Me corriger l’écriture, d’accord, mais pas la vie !, ne cessait-elle de remâcher dans un premier temps. 
Depuis, ses semaines étaient bien chargées et lui offraient de bien pitoyables vacances en vérité : mercredis et vendredis chez ce faux-jeton de psychologue, mardis et jeudis chez son éducastreur attitré et le reste du temps à se coltiner avec son P’tit Con d’ordinateur.

« … ça va, ma petite Charlotte ? », l’interrompt le principal intéressé. « Tu te sens bien ? ». Charlotte lui lance un regard assassin. L’attirance invraisemblable qu’elle éprouve envers ce type la dégoûte au plus haut point. Ce n’est certes pas de sa propre volonté ! Ne l’a-t-On pas fourguée chez ce psy’ contre son gré ?
Ce dernier la scrute une fois de plus comme un coléoptère rare. C’est bien pis qu’un viol, c’est son cerveau qu’il déshabille.
Inutile qu’il décèle la vengeance qui embue ses yeux et, pour l’instant, opiner du bonnet lui parait l’attitude la plus adéquate qui soit. Charlotte acquiesce, oui, sa petite Charlotte va bien. Rien de tel qu’un croissant supplémentaire pour le prouver, et pourquoi pas un petit café, tant qu’On y est ?

Briser sa carrière du fanfaron ne sera pas difficile. Un psychologue n’est-il pas attentif aux demandes pressantes de ses patientes ?  Selon Charlotte, il est clair que Frédéric Maréchal apprécie trop la bagatelle pour résister davantage à des avances nettes et précises. Là, il sera enfin à sa merci. Elle se laissera cajoler, embrasser, caresser, elle tolèrera même qu’il la tripote sous la jupe et fasse honneur à son intimité mais, au moment crucial où, inévitablement, il tenterait de finaliser leur étreinte, elle hurlerait tant et si fort que, en les surprenant décoiffés, débraillés, dépenaillés, nul ne pourrait émettre le moindre doute sur ce qu’il venait de se dérouler. Mieux encore, si elle lui permet d’aboutir à ses fins, un simple examen médical ne suffit-il pas pour l’accabler ?
 
Viol d’une patiente, mineure qui plus est, quel splendide flagrant délire, n’est-ce pas, Monsieur Maréchal ?, se dit-elle en aparté, quoique son silence soit assez éloquent pour qu’il devine sa pensée.
Mais « Est-ce que je peux donner un coup de fil, Monsieur Maréchal ? », dit-elle plutôt d’un ton mielleux, entamant d’ores et déjà son stratagème. En effet, elle a délibérément relâché la ceinture de son peignoir et offre à son vis-à-vice une plongée directe sur sa poitrine. Sacrée canicule, n’est-ce pas ?
« Frédéric suffira, Charlotte… », commente-t-il en lui tendant le téléphone qu’il vient de déverrouiller. Au premier regard, elle est persuadée qu’il a même eu l’occasion d’apercevoir un mamelon fugace, preuve en est qu’il n’a plus dit « ma petite ».
Charlotte compose le numéro qu’elle connait maintenant de mémoire. Sous la table, sa jambe droite, posée par dessus l’autre, s’agite nerveusement. Les orteils effleurent comme par inadvertance ceux de Frédéric qui ne semble toutefois pas réagir. Provocant, son pied revient aussitôt à la charge, cette fois pour atteindre un genou sur lequel elle s’attarde. Frédéric Maréchal n’est pas dupe : cette gamine l’aguiche - il n’y a pas d’autre mot - et son devoir est d’y couper court. « Voilà que Charlotte me pelote le genou sans s’en rendre compte ! », fait-il avec un naturel désarmant. Le rire crasseux de Cindy éclate mais c’est le sourire moqueur de la rousse qui excède Charlotte au plus haut point. D’accord, s’il tient à banaliser, qu’il banalise ! Néanmoins, le message est passé…, pense-t-elle pour se convaincre d’être en bon chemin.

Son mentor ne vaut guère mieux. Il ne répond qu’après une dizaine de sonneries. Charlotte lui explique qu’elle arrivera en retard. « Je n’ai pas couché chez moi… », ajoute-t-elle par automatisme mais elle se dit tout aussitôt qu’elle n’a aucun compte à lui rendre. Elle sera en retard, point final. Bref, elle lui a ouvert une brèche qu’il ne rate évidemment pas pour lui assener un jeu de mots débile : « Quoi, vous découchez, Charlotte ? Avez-vous seulement accouché de votre texte ? ». En plus de dix rendez-vous, pensez bien qu’elle a eu le temps de s’y accoutumer mais, finalement, elle sent qu’elle ne s’y fera jamais ! A défaut de l’égorger, elle lui coupe le sifflet sans un mot.

Finaliser son manuscrit (« Disons plus exactement : ton tapuscrit ! » avait rétorqué mardi son cicérone en reluquant sa disquette avec l’air ravi d’avoir une fois de plus improvisé un bon mot…) lui donne la joyeuse perspective d’en avoir bientôt fini  avec cet imbécile. Le plus dur sera dès lors de mettre un terme à ses séances de psy’. « A propos, comment se passe ta supervision ? », s’enquiert Frédéric Maréchal, qui semble ne pas vouloir en finir avec elle.

Bien vu, bien entendu, Charlotte n’a pas formulé à haute voix le fond de sa pensée. « Je vais prendre une douche et me préparer ! », rétorque-t-elle plutôt en repoussant sa chaise. Elle a cru déceler une légère hésitation dans l’attitude de Frédéric. De fait, si Paola avait eu l’occasion de surprendre son amant dans la salle de bains en compagnie d’une gamine, sans doute aurait-elle joué le rôle  d’accusatrice aussi merveilleusement bien que la mère de Cindy, sinon mieux encore.


Il est midi vingt-sept quand elle appuie enfin sur le bouton de sonnette qui se coince à chaque fois et l’oblige à se torturer un ongle pour le déloger du boîtier. Dans le miroir en pied de l’ascenseur, elle vérifie l’échancrure de sa blouse et tire en vain sur le bas de la jupe que lui a prêtée Cindy. Cela la gêne de se présenter à lui dans cette tenue. Déceler le moindre jugement dans son regard la ferait mourir de honte, assurément. Bien au contraire, il l’accueille d’un clin d’œil ironique derrière ses petites lunettes. « Seraient-ce déjà mes émoluments qui se pointent ? », fait-il simplement mais elle ne sera totalement rassurée sur le sens de la phrase que lorsqu’elle aura lu dans le dictionnaire la signification du mot émoluments.

Charlotte s’excuse d’emblée de n’avoir avec elle qu’une seule copie imprimée de son travail. Comme toujours, elle poireaute au mitan du hall dans l’attente qu’il l’invite à entrer dans le salon et, pour la cent et unième fois sans doute, elle ne comprend pas pourquoi elle ne peut s’empêcher de jouer avec lui le rôle d’une petite fille modèle. « Lisons cela ! », dit-il en s’installant confortablement dans un fauteuil, les quelques feuilles posées sur ses jambes tendues. Elle attend qu’il lui fasse signe de s’asseoir. « Tu restes plantée là ? », fait-il encore, comme à son habitude.
Elle sait qu’il ne fera aucun commentaire, ni avant d’avoir parcouru le dernier paragraphe, la dernière ligne, le dernier mot, ni avant d’avoir goûté au point final. Entretemps, sur la table basse qui les sépare, il y a cette sempiternelle bouteille de vin ainsi que deux verres à pied, d’un cristal qu’elle aime faire tinter d’une pichenette avant de les remplir religieusement.
Finalement, dans ce silence ouaté et devenu rituel, Charlotte se sent exceptionnellement bien et y découvre une quiétude insoupçonnée.

Philippe J. est  un écrivain peu connu mais très soucieux de préserver son anonymat dans la vie civile. C’est un homme quelconque au demeurant, ni grand ni petit, ni gros ni mince, d’un âge indéfinissable et sans signe particulier autre que des petites lunettes rondes et le tic de mâchouiller sa langue, « pour éviter d’allumer une cigarette », précise-t-il. Son rôle qu’on lui a imposé auprès de Charlotte le rend d’entrée peu sympathique aux yeux de cette dernière. Elle ne mâche d’ailleurs pas son fiel à son propos. En sa présence cependant, et de façon incompréhensible, la voilà toute mielleuse, comme s’il l’avait hypnotisée, si bien qu’elle craint même de l’offusquer en lui posant la question de savoir s’il y a ou non la présence d’une femme dans sa vie. Son charisme énigmatique la décontenance et, en définitive, elle aurait juste apprécié qu’il portât sur elle un regard un peu moins tendre et un peu plus charnel. De toute évidence, l’homme ne parait pas particulièrement émoustillé par les jeunes filles et, bon sang !, il faudra encore un sacré bout de temps à Charlotte pour accuser dix ans de plus.

« Bien ! C’est très bien ! », conclut-il en relevant enfin la tête et parallèlement les genoux, « Par quel fil  allons-nous démêler aujourd’hui cet écheveau ? ». Enfoncée toute à ses songeries dans les coussins, Charlotte croise prudemment les jambes pour lui cacher la petite culotte rouge de Cindy, certainement trop provocante à son goût.
En ce moment précis, songe-t-elle avant de se mettre au travail, sa sœur a droit à ses cinquante minutes de lavage de cerveau. Si Justine paie ses séances en nature, il est à espérer pour elle que le psychologue lui accorde un petit supplément. Trois quarts d’heure sont un peu courts pour faire efficacement le tour de la question, n’est-ce pas ?

Les minutes tombent comme des gouttes de pluie. Les mots de son interlocuteur se dessinent sur ses lèvres mais ne produisent aucun son. Charlotte espère qu’il attribue sa distraction aux effets du vin. Quant à lui, il souligne, il rature, il remplace, il commente, il questionne. Elle n’a que des réponses laconiques. Il griffonne, des flèches, des points d’exclamation, des points d’interrogation, il entoure des mots, il saute d’un paragraphe à l’autre, tourne les pages, revient en arrière.
Il remet tout en forme. Elle aimerait parler du fond.
La petite fille modèle a bien envie de lui avouer qu’elle n’est d’aucune façon la gamine polie, sage et gentille qu’il imagine.

Ils ont oeuvré d’arrache-pied sans autre interruption qu’une gorgée de vin de temps en temps. Ils en sont d’ailleurs au cul de la seconde bouteille quand il estime que c’est à présent à elle de remanier son épreuve. Elle aurait voulu parler du contenu, lui s’est limité au contenant, comme si elle buvait le vin jusqu’à la lie tandis que lui vidait plutôt la bouteille.

Quand le téléphone la fait soudain sursauter, il est passé seize heures. Elle a déjà oublié les trois-quarts de ce dont ils discutaient auparavant. Le Côtes du Rhône y est certes pour quelque chose mais elle doit néanmoins admettre que le bonhomme sait la « corriger » avec légèreté et humour. A juste titre, Charlotte lui reconnait ce talent de lui faire avaler orthographe, grammaire et tout le tremblement. Bémol n’empêche : se sentir aussi sereine et à l’aise en sa compagnie penche à trop se laisser aller aux confidences qui, tôt ou tard, risquent bien de lui revenir au visage comme un boomerang.

Toute à ses réflexions, elle n'entend pas la conversation qu'il achève avec un large sourire du bout des lèvres. 

« Ca ne me dérange aucunement, bien au contraire… », dit-il enfin en reposant délicatement le combiné sur la table de salon. «… mais je dois dire que, d’où je suis, je vois un merveilleux petit slip de couleur rouge qui te va à ravir ! ».  
« Excusez-moi ! », fait-elle, les joues en feu et la voilà qui resserre les genoux comme une bégueule.


(à suivre) 

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