mardi 2 octobre 2012

03 ÇA FAIT UN BON COUPLE


Ça fait un bon couple d’heures que Charlotte vague d’un fauteuil à l’autre, dépitée de n’avoir rien trouvé de passionnant dans la cuisine pour se rincer le gosier. Plus la moindre goutte d’alcool – à en pleurer ! - et il est bien entendu hors de question pour elle de rétamer son argent de poche chez l’épicier du coin. De toute manière, ce soir ou demain, Justine réapprovisionnera le bar comme à son habitude, en dépit de ses propos moralisateurs. « Ce n’est pas parce qu’il me faut TE préserver, ma petite Charlotte, que je dois ME punir pour autant ! », se lamenterait sa sœur dans un carillon de bouteilles entrechoquées. Entretemps, Charlotte n’a plus qu’à cuver son vin de l’après-midi et se satisfaire d’un soda écœurant pour humecter sa cartonnerie buccale. La télé, n’en parlons pas ! Après une épidose de série insipide, place à un magazine populaire puis aux jeux d’argent pour occuper les repas familiaux. Cela lui rappelle un autre après-midi des canicules de juillet. Pas question de s’assoupir, cette fois !

« Contente de te voir de temps en temps, ma petite Charlotte ! », l’agresse Justine, en pleine pause de pubs juste avant le journal télévisé. C’est inexact et injuste. En effet, depuis près d’un mois, à cause de cette saloperie de manuscrit (tapuscrit, oui, elle sait !), Charlotte est restée la plupart du temps à la maison. De plus, qu’est-ce qu’il lui prend de prononcer son prénom sur le même ton que ce psychologue à la con.
« Alors, ton Fred, c’est un bon coup ? », rétorque-t-elle pour faire comprendre à Justine qu’elle est au courant de la situation. Cindy n’aurait pas dit moins, ou davantage peut-être. Sourire narquois aux lèvres, Charlotte est campée contre le chambranle de la cuisine tandis que Justine est en immersion dans le réfrigérateur. Elle se relève, un paquet de beurre cabossé dans la main. L’ouverture béante illumine sa colère. Elle est d’ailleurs montée de suite sur ses grands chevaux. « Et alors ? Ca me regarde, non ? Est-ce que moi je te demande si ton syndrome de Stockolm ne cache pas le VRAI motif de ton aventure ? », cingle-t-elle, outrée que sa cadette déflore sa liaison avec des mots grossiers et affligeants.
« ... Et moi itou, ça me regarde quand vous parlez de moi comme si je n’étais qu’une pauvre folle juste bonne à être enfermée ! » a répliqué Charlotte, furieuse de comprendre que sa propre sœur aurait peut-être préféré la faire colloquer.
Justine se met à hurler en jetant les fromages n’importe où dans le frigo : « Je te signale que, selon ta toute nouvelle version de l’histoire, ma petite Charlotte, tu n’es même plus du tout certaine d’avoir été enlevée… et moins encore d’avoir été séquestrée, tu te souviens de ce que tu as dit à Fred, Charlotte ? ».
« ... parce que tu crois que ton Fred te dit toujours la vérité ? Est-ce qu’il t’a parlé de Paola ? Tu sais seulement qui est Paola ? », beugle Charlotte, plus fort encore. 
Sa soeur demeure quelques secondes en suspens, comme si un camion l’avait percutée de plein fouet. Charlotte est rassérénée. Elle estime qu’elle vient de gagner, la première manche en tous les cas, car Justine, à présent, bredouille : « Moi, je suis sûre que tu… que tu as tout inventé de A à Z… Tu es… Tu es une caractérielle, Charlotte, une… une mythomane ! Tu dois… tu dois te faire soigner, ma petite !».
C’est dit ! Voilà ce que tout le monde pense d’elle.

Elle s’en doutait un peu, à vrai dire ! 
Aussi reprend-t-elle ses vociférations, des sanglots de rage dans la gorge : « … Mais tu es complètement pétée, ma vieille ! Pas possible ! Qu’est qu’est-ce qu’On te fourre dans la tête pour que tu délires à ce point ? ».
Justine, les bras ballants, darde maintenant sur elle un œil vide, ce qui indique toujours qu’elle est à court d’arguments. Charlotte consent intérieurement qu’elle y a été un peu fort. « Petite conne, petite conne ! », répéte Justine en faisant les cent pas comme si elle cherchait un objet sur quoi calmer ses nerfs. Les potiquets de yaourt semblent bien faire l’affaire, ils volent en vrac sur l’étagère du haut. Claquer la porte du frigidaire ne parait pas non plus la soulager.
«  ... Ca va ! … ça va ! Je peux aller dormir ailleurs, si tu veux... », concède Charlotte, à présent qu’elle a pris l’avantage dans leur prise de bec. 
Mais sans doute ont-elles ce soir été trop loin toutes les deux car, si Charlotte parvient à passer l’éponge, Justine, elle, ulcérée, ne l’entend pas de cette oreille : « Et bien fous le camp, petite conne, fous-moi le camp !… Et t’as personne qui ira te chercher, tu sais ! ». 

Charlotte se retrouve sur le trottoir comme si la porte venait de se clore sur quelques années de réclusion. Il n’est pas loin de vingt heures, et trois quarts d’heures à peine avant qu’il fasse nuit. Charlotte marche au hasard des rues. A vrai dire, elle ne sait trop quoi penser. Elle n’a pas eu l’occasion de se changer, elle est toujours affublée de ce que lui a prêté Cindy hier soir. Celle-ci ne l’a pas gâtée, à vrai dire : tee-shirt léger et jupe rikiki d’un rose médicamenteux sous un blouson d’un vert potage crème fraîche. « De toute façon, tu n’as aucun goût pour t’habiller, ma choute ! » aurait pu rajouter Cindy. 
Les bus à cette heure deviennent improbables et elle ne va tout de même pas coucher chez un inconnu, sous un porche ou dans un parc, n‘est-ce pas ? Toujours est-il qu’elle va devoir vider les dernières unités de sa carte de téléphone, pourvu qu’il en reste. A-t-elle d’autre choix que celui de sonner Cindy ?
Dans la cabine de la Place, celle en face du fleuriste, un homme au crâne glabre et en (trop) bonne santé est en train de s’agiter au téléphone ; sa voix résonne derrière la vitre et sa main libre est véhémente. C’est le portrait-robot exact de son ravisseur.
Charlotte n’est plus qu’une pelote d’épingles.  
Il porte aujourd’hui une casquette, mais nul doute que dessous il est chauve. Dans son souvenir cependant, ce type était plus petit, plus ramassé sur lui-même. Ce n’est peut-être pas lui, quoique…
« Voilà, Mademoiselle, la place est libre ! », fait-il en lui tenant la porte ouverte. Charlotte le fusille du regard et l’homme marque un temps d’arrêt, apparemment surpris, interdit, dérouté. Tandis qu’elle introduit sa carte dans la fente de l’appareil et compose le numéro de Cindy, il est resté en suspens à la regarder, d’un air interloqué qu’elle interprète comme coupable. 
Cindy tarde à répondre. La silhouette massive du bonhomme s’est éloignée, s’est assise sur un banc proche et la scrute attentivement. « Réponds, Cindy... Je t’en supplie,  réponds ! », murmure Charlotte en détournant les yeux. 
Cindy décroche enfin. Charlotte lui débite d’une traite toute l’étendue de son marasme. « Tu es où, mon chou ? », questionne-t-elle d’un ton blasé qui laisse supposer qu’elle a déjà solidement entamé sa soirée. Elle lui conseille néanmoins, avec un certain relent de logique mais d’une voix sensiblement cotonneuse, de sauter illico dans un taxi. Charlotte rétorque qu’elle n’a pas un sou sur elle mais Cindy la rassure : son père sera d’accord de régler la course à l’arrivée. 
Charlotte raccroche en jetant un coup d’œil furtif aux alentours. Il y a deux taxis en stationnement à dix pas et, de toute évidence, le chauve s’est lassé et s’éloigne du banc à pas lents. 

Cindy l’attend sur le perron, debout comme une chandelle vacillante. Dans les vapeurs du soir, elle semble totalement hallucinée et, quand elle expédie manu militari le taximen avec deux billets froissés dans la paume, elle chancelle sur le bord du trottoir. Charlotte la rattrape in extremis. « Gardez la monnaie, mon ami ! », marmonne la blondasse tandis que le chauffeur la déshabille de la tête aux pieds. Son regard exprime un profond dégoût et Charlotte a cru l’entendre lancer un « pouffiasse » entre les dents.
Comme elle l’a constaté au téléphone, Cindy est fin saoule. Elle ne tient plus debout que par le mécanisme inconscient de ses os, si bien que, lorsqu’elle l’entraîne par le bras dans une valse zigzaguante sur la pelouse, Charlotte se demande si cet échappatoire aux foudres de sa sœur est bien raisonnable. « Vous recevez du monde ? », s’enquiert-elle à la vue de la robe de soirée que porte Cindy.

De fait, celle-ci est attifée comme un lampadaire. Elle arbore une longue robe, crue et  indécente, dont les pans dévoilent ses jambes fuselées depuis les hanches. Ce n’est pas le pire car, non seulement ses seins nus s’aperçoivent sous le fin maillage du tissu écru, mais encore le dos est-il totalement découvert jusqu’aux reins. Une si jolie fille attifée comme une dinde, pour ne pas dire autre chose ! pense Charlotte, écœurée, jalouse et d’humeur assassine.  
Avec ses sandales aux semelles expansées, Cindy toise Charlotte d’une bonne tête, différence accrue par les cheveux blonds ramenés en un chignon volontairement négligé. « Tu n’aimes pas ma robe, ça se voit dans tes yeux ! », geint-elle, retombée dans l’enfance sous les effets de l’alcool. « Si c’est ça dont je dois être la faire-valoir… ! », se dit Charlotte en aparté, toute prête à faire demi-tour. Elle a néanmoins relevé cette propension de Cindy à parler en alexandrins lorsqu’elle est cuite.

Curiosité de l’une, éthylisme de l’autre, les voilà qui cahotent jusqu’à la véranda. Charlotte repère qu’il y a en effet du monde chez les Marechal. Elle se dégage aussitôt de l’emprise de Cindy afin de ne pas avoir à souffrir une fois de plus de l’inéluctable comparaison. « Je fais un peu tache, avec tes nippes, mes chaussettes et mes basques, non ? », lui souffle-t-elle sans attendre une quelconque commisération de sa part.
Cindy, bien sûr, claque d’un rire dévastateur. Elle apostrophe aussitôt un bonhomme au crâne rasé qui se profile de dos devant le bar, et rend la chose publique en criant d’un ton outrancier : « Ma-ax ? Mon amie se trouve un peu… tâ-âche, ce soir... Qu’est-ce que t’en penses ? ».
Charlotte le reconnait sur le champ. Il n’y a aucun doute, cette fois.
L’homme se tourne vers elle comme une caméra mobile et plonge un oeil amusé sur le couple insolite qu’elles forment  toutes les deux. Charlotte crève d’envie de lui sauter au visage, de lui crever les yeux et - qui sait ? – de commettre le plus bel assassinat du jour.

Mais Frédéric Maréchal s’interpose et lui pose chaleureusement le bras autour du cou : « Bonsoir, ma petite Charlotte... Laisse donc ma fille délirer à l’aise... Je dirais même que c’est elle qui fait plutôt tache, ce soir... Tu es ravissante, Charlotte... ». Il aurait pu s’en tenir là, elle aurait apprécié le compliment sans trop y croire, mais la question qui s’ensuit va la révulser : « Ne trouves-tu pas cette gamine superbe, Max ? … ». Le gros homme, dont le nez reste à présent vissé sur le manège des glaçons dans son verre, se lance dans ce qui ressemble bien à une comparaison : « … J’ai eu la chance de rencontrer sa sœur l’autre jour… Justine est une jeune femme brillante et…  un fameux brin de fille, ce qui ne gâche rien ! ».

Charlotte s’arrache de l’emprise du bras de Frédéric. Une gifle de leur part n’aurait valu guère mieux. C’est vrai qu’elle n’est toujours qu’une adolescente au physique insignifiant et, au cas où elle ne le savait pas encore, ces deux bonshommes sont complices pour l’en convaincre, c’est sûr !
Le chauve, quant à lui, effleure ses formes minables d’un œil neutre comme s’il la découvrait pour la première… et dernière fois sans doute. Charlotte n’est déjà plus aussi certaine du rapprochement. L’homme est un peu moins corpulent. En fait, la fille du grenier ne se souvient pas si l’homme portait ou non un anneau d’or à l’oreille droite. Pourtant, tout comme celui de la cabine téléphonique, ce bonhomme peut valablement tenir le rôle d’un ravisseur. Non, en définitive, le retrouver ainsi par hasard lui semble tellement improbable, se dit-elle, qu’il doit s’agir, sans doute, d’une vague ressemblance, sans plus. 

Charlotte se surprend néanmoins à imaginer que les deux hommes sont de mèche. Chapitre un : pour elle ne sait quelle raison, on l’a choisie parmi les jeunes filles proches de Cindy, par défaut peut-être car Cindy, à vrai dire, n’a guère d’amies autres qu’elle-même. C’est son père, Frédéric Maréchal, qui aura dû en faire part au Max en question et ce sera sans doute avec la complicité volontaire ou non de Cindy que le gros chauve a pu, cet après-midi là de juillet, pénétrer chez elle et l’enlever. La séquestrer dans son grenier n’est qu’un deuxième chapitre. Ce sont des pervers : ils ne lui toucheront pas un seul cheveu, ils se contenteront de la mettre en situation et de filmer ses réactions ! 
« Lolotte, ma chérie ! Tu… respires comme tu penses… Arrête de réfléchir… », la coupe soudain Cindy, «  Viens là ! Sers-toi un verre… ». Son regard gêné manque de franchise. Cette blondasse en sait plus qu’elle n’en dit, c’est certain. Il faudra un jour que…

Charlotte cherche d’un œil hagard la présence réconfortante que serait par exemple celle de Paola, comme si cette dernière était de toute évidence extérieure au scénario. 
Car son synopsis n’est pas achevé. Il se tient sur plusieurs points et, quoique certains demeurent obscurs, elle parvient à reconstruire une grande partie du puzzle. Primo, dès son retour du grenier, c’est Cindy qui a insisté auprès de Justine pour que son père devienne leur psychologue attitré. Secundo, Frédéric Maréchal n’a eu cesse, toutes leurs séances durant, de vouloir lui faire avouer que toute cette histoire du grenier n’est que pure invention. Tertio, lorsqu’elle avait effectivement émis quelque doute sur son aventure, dans un moment de désarroi peut-être, de rébellion sans doute, la suspicion de son entourage envers elle n’avait plus cessé de grandir. Finie la compassion, terminés les encouragements, achevée sa crédibilité !
Cependant, du point de vue de Charlotte, cela n’avait été qu’un test, oui, elle avait lancé ça par hasard parce qu’elle était ce jour-là un peu curieuse de voir comment le psy’ allait réagir.
Il l’avait laissé dire. En fait, il n’avait pas réagi comme elle le préméditait ; il n’avait à vrai dire pas réagi du tout. Mais il s’était empressé de tout raconter à Justine, en dépit du sacro-saint secret professionnel. 
Voilà comment ils étaient devenus amants ! A force de parler d’elle, ils en étaient forcément venus à….                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

Une voix éraillée a fait sursauter le fauteuil. « Max, s’il te plaît ! », intime-t-elle d’un ton entre prière et ordre. Ce n’est ni Paola ni la mère de Cindy. Dans le désordre de son arrivée, Charlotte ne l’a pas aperçue au second plan. C’est une femme aux cheveux blancs tirés en arrière, très droite, très digne, le visage dévoré par une paire de lunettes noires. A présent le nez en l’air comme si son interlocuteur était debout auprès d’elle, l’élégante s’est légèrement relevée de guingois. Charlotte comprend d’emblée que celle-là ne joue pas à l’aveugle mais l’est réellement. 
Max daigne enfin, un verre dans chaque main, s’adresser à elle directement : « Je ne me suis pas présenté, Charlotte... Je m’appelle donc Mââx, comme dirait Cindy, et je suis aussi psychiatre à l’occasion... ». Le voici qui scrute son visage avec une telle intensité qu’elle a bien failli se liquéfier sur place. Hypnotisée, elle opine benoîtement du menton sans parvenir à masquer un léger tremblement des lèvres. Mais il s’est déjà détourné d’elle pour incruster un verre entre les doigts de l’aveugle : « Ton whisky, ma chérie… et ses deux glaçons... ! », lui dit-il, avec une douceur inattendue dans la voix, avant de lui souffler d’un baiser sur l’oreille : « Comme Frédéric nous l’avait signalé, Charlotte est en effet une superbe jeune fille !».
«Et voici ma compagne, Daphné ! », fait-il aussitôt dans sa direction, accentué d’un clin d’oeil dont le sens premier lui échappe, à vrai dire. Cette femme ne pourrait la voir, c’est clair, mais l’adjectif « superbe » est inapproprié pour l’estime que Charlotte a de soi-même.
Ils ont parlé d’elle avant son arrivée, et ça, c’est plus que clair. 
Cet imbécile de psychologue s’est permis d’en raconter bien davantage sur son compte et Monsieur le Psychiââtre de renchérir sans doute sur ce qu’il a pu filmer de sa captivité !
« Que veux-tu boire, ma petite Charlotte ? », demande justement Frédéric tandis qu’elle hésite encore à tomber la veste. Elle se sent très chair fraîche ce soir. Elle en est à se demander ce qu’il adviendra d’elle si elle reste en leur compagnie. 
Voilà : elle va accepter un verre par politesse, un seul, et ensuite, elle inventera bien une échappatoire pour justifier la nécessité de rentrer chez elle. 

Sans lui laisser d’alternative, le père de Cindy la force à s’installer à table et y dresse d’autorité un cinquième couvert. Cindy, qui commence à bredouiller et à s’achopper aux pieds des meubles, s’affale sur une chaise en balbutiant que « bouffer va sans doute la… requinquer ! ». Dans l’état vacillant où elle sombre, ce serait un sacré miracle !, songe Charlotte en laissant ses questions en patience. Elle n’apprécie guère non plus que Max - après avoir mené sa femme par le bras jusqu’à sa place, en l’occurrence en face d’elle ! - vienne se poser à sa droite, la flanquant comme un chien de garde. Le souffle court, elle fixe avec obstination les plats froids qui jonchent la table et avale son (déjà) second verre de tequila orange d’un coup sec. A franchement parer, elle n’a pas faim. Elle accepte toutefois une tranche de rôti et opte pour quelques rondelles de tomates en salade. 
C’est alors que Max s’autorise à poser amicalement sa main sur sa cuisse. Elle est pétrifiée, tous muscles tendus, se prête à la caresse avec la passivité d’un début d’ivresse, mais elle ne sait trop comment réagir sans esclandre.
« Charlotte, il paraît que tu as de fameux talents d’écrivain ! », fait Max tout naturellement, sans retirer pour autant les doigts de sa jambe. Frédéric Maréchal, ce salaud de psychologue qui a craché le morceau, leur sert du vin en faisant mine de n’en rien voir ni entendre. Ce n’est pas une hallucination : ce gros type se permet de la peloter sous couvert d’entamer la conversation ! 
« En fait… », répond-t-elle laconiquement tandis qu’elle évalue le nombre de verres qu’elle aura à écluser pour que cette soirée devienne supportable, « En fait… ». En fait, elle ne sait trop quoi dire. Elle a surtout le sentiment d’être prise au piège de cette paume moite et immobile sur sa chair et elle ne sait pas non plus comment s’en dégager. Mais Max la lâche subitement pour se rabattre sur son couteau. « En fait,… tu disais, Charlotte ? », dit-il en coupant un bout de sa tranche de roastbeef froid.

Quel prétexte pourrait-elle bien inventer pour s’éclipser, à présent qu’ils l’ont vissée à cette table et que le psy’ se relève pour les resservir en vin ? Charlotte scrute les convives un à un. On a servi l’assiette de l’aveugle avec modération et celle-ci ne s’en sort pas trop mal pour trancher et cueillir sa nourriture. Cindy est littéralement couchée sur la table pour prendre tous les plats à l’abordage. Le gros ogre dévore comme il se doit et Frédéric Marechal, trônant quant à lui en bout de table, paraît peu décidé à se servir. La conversation a ralenti mais semble reprendre là où ils l’ont laissée à son arrivée. 
Charlotte se tient à carreau. Une comparaison de plusieurs compagnies aériennes ne la concerne pas vraiment. Par contre, elle bénit le sort que personne ne s’entête davantage sur son sort. Cindy, même si elle fait vraisemblablement partie du voyage, ne pipe mot non plus, bien plus captivée pour l’instant par ses légumes que par la perspective de visiter… (Charlotte ne sait plus exactement quelle ville !). 
Curieusement, le sourire fatigué de Cindy - dont elle vient de la gratifier entre deux bouchées - a retrouvé sa pétulance. Les trois autres narrent tour à tour quelque anecdote d’un précédent périple. « Pensez à quel point j’en suis restée sur mon sus ! », entend Charlotte entre-deux. Elle soupçonne que cette Daphné s’ingénie à construire des phrases entortillées par pure prétention. Pourtant, avec sa peau d’une pâleur quasi transparente, ses longs cheveux couleur paille et ses lunettes sombres, de cette femme émane un charme irrépressible. Charlotte s’abandonne à rêvasser sur ce visage fermé, hiératique, impénétrable.

« Ca va ? Tu te sens bien, ma petite Charlotte ? », fait semblant de s’inquiéter Frédéric Maréchal, sans manquer de lui remplir son verre.
Charlotte ne tient pas à entrer dans leur petit jeu, ni même dans aucun autre du reste. Elle préfère s’appliquer à mâchonner son bout de viande jusqu’à la dernière goutte de sang.

Leur conversation bienséante tourne rond : après les voyages, les restaurants, après les restaurants, l’argent et, après l’argent, la rénovation de bâtiment. Charlotte dresse l’oreille lorsque Max parle d’une maison qu’il vient d’acquérir et dont il envisage d’aménager le grenier, mais il ne s’étend pas davantage sur le sujet. Tout cela est d’une banalité navrante. De toute évidence, voilà qu’ils comblent le silence… pour meubler une attente sans doute. Laquelle ? Va-t-en savoir ! Quel est donc le programme ?, s’inquiète-t-elle, un œil fixé sur l’horloge. 
Elle ne trouve toujours pas meilleure solution que celle de fuir comme une dératée sur la route déserte. Cela lui était déjà arrivé dans de pires circonstances et cela avait finalement bien fonctionné, n’est-ce pas ? A la différence près qu’ici deux voitures sont parquées devant la maison – le taximan avait même failli en érafler une en arrivant - et qu’ils la rattraperaient cette fois en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire.

Cindy s’est mise à fumer, par petites bouffées comme si elle cherchait l’inspiration pour sortir quelque chose d’intelligent. Le menthol de sa cigarette atténue la lourdeur d’un tabac noir dont son père vient de bourrer sa pipe. Au moindre faux pas de sa part, rumine Charlotte, Max ou Frédéric Maréchal, voire les deux, la ramèneraient de force à la villa, tandis que Cindy et l’aveugle les attendraient patiemment, les jambes croisées comme à présent, noyées dans leurs volutes de fumée et mijotant pis que pendre à son égard. 
Cindy, dans ce cas de figure, ne lui serait décidément d’aucun secours. Ni même Daphné, qui porte à l’instant un briquet sous le fin cigarillo qu’elle a longuement humé avant de le porter à ses lèvres. Elle aussi est de mèche, c’est sûr, en dépit de ses airs d’innocente. D’ailleurs, Max semble la surveiller en astiquant un cigare de la grosseur de son pouce. « Tu n’es pas fumeuse, Charlotte ? », s’enquiert le gros homme avec une prévenance chiadée. « Toute cette puanteur doit te déranger, non ? ». En fait de sentir mauvais, c’est plutôt leur attitude empressée autour de sa petite personne qui lui fait froncer le nez.  
Un court instant, elle craint que le gros lard réitère le coup de la main sur la cuisse, mais il se contente de savourer ostensiblement le désarroi dans lequel elle s’enferre. Sa présence inattendue, ce soir, ne représente sans doute pour lui qu’un vulgaire divertissement. 

Est-ce que Frédéric Maréchal va la laisser donner un coup de téléphone, oui ? Dans le cas contraire, cela signifierait deux choses : d’une part, qu’elle ne peut plus espérer une aide quelconque de l’extérieur et, d’autre part, qu’On nourrit une fois de plus des intentions bien singulières à son propos. Une perspective aussi peu réjouissante l’incite à avaler cul sec un dernier verre de vin. 
Pour l’instant, On ne daigne plus se préoccuper d’elle et la conversation est apparemment revenue au point de départ. Cindy, les coudes ramassés autour de son assiette, semble boudeuse mais les paupières closes trahissent plutôt la fatigue ou, plus précisément, un état d’ivresse sans retour. Sa tenue est de plus en plus débraillée : son chignon commence à se déglinguer dans la nuque, l’épaulette droite de sa robe se relâche sur le bras, ses jambes écartées s’abandonnent sous la table et, de profil, le maquillage de ses yeux évoque à présent une toile cubiste. « Et toi, où as-tu déjà voyagé, Charlotte ? », réattaque brusquement son voisin de droite, les deux mains heureusement affairées au ré-allumage de son cigare qui s’est réduit comme verge après orgasme. Pourquoi Max s’entête-t-il à la faire causer ? Ne peut-il l’ignorer, la nier, l’oublier définitivement ? Du coup, le silence devient mortel, encombré d’anges nécessiteux et voici qu’On attend sa réponse comme si l’univers tout entier en dépendait. Même Daphné s’est figée, pavillons grands ouverts, même Cindy vient d’émerger de sa prostration. « Non… », déglutit-elle en balayant d’une main l’air inutile autour d’elle, « … enfin, je veux dire : oui, bien sûr, oui, je suis allée une fois à… ». Sa langue est tétanisée. Dans son désarroi, elle a failli citer la ville où elle est réapparue à l’issue de son aventure. Vite, Il faut qu’un autre lieu lui vienne en tête, n’importe lequel, et qu’on finisse sur le champ de la harceler ! 
« Bah ! Tu n’es jamais partie en voyage, mon chou … », assène Cindy qui essaie en vain de se lever pour on ne sait quelle raison.  Elle retombe sur sa chaise, Charlotte sur ses pattes : « J’aimerais… ». se martyrise-t-elle encore sous leurs regards moqueurs, « J’aimerais partir à… ! ». Daphné, quant à elle, esquisse un sourire amusé. Charlotte reste en suspens : finalement, bien qu’elle ait l’envie de partir le plus loin possible du moment présent, son idée peut fort bien en rester là.

Charlotte a finalement osé le demander discrètement à Cindy. 
Celle-ci lui a répondu qu’elle n’a plus un seul crédit sur son cellulaire et que celui de son père a la batterie niquée depuis cet après-midi, comme par hasard ! La garce abat enfin ses atouts et croit sans doute lui donner le change en grimaçant un sourire angélique. Charlotte a voulu savoir à quoi s’attendre ? Elle est bien avancée, maintenant, n’est-ce pas ? 
Cindy va-t-elle en rajouter et prétendre que leur téléphone fixe est aussi en dérangement ou, plus stupidement, que la compagnie leur a momentanément coupé la ligne pour défaut de paiement ?
« Viens, mon chou ! Je vais te dé-v… dé-verr…ouiller le sans fil ! », bégaye Cindy avec un naturel crasse, pour autant que son attitude soit encore naturelle.
Charlotte a contemplé l’appareil comme s’il allait lui exploser dans les mains ou lui sauter au visage. Elle se décide à composer le numéro après avoir jeté un coup d’œil circonspect autour d’elle. Personne ne s’intéresse plus à elle. On ne va pas non plus se jeter sur elle pour le lui arracher.

« C’est moi... », murmure Charlotte en s’éloignant sous la véranda « Je suis chez Cindy.... ».
« Tout va bien, Charlotte ? », soupire Justine avec soulagement.
« Si on veut, oui, tout va bien, oui ! », ment-elle afin de ne pas l’inquiéter. Charlotte hésite à lui parler de Max et de tout l’embrouillamini qui tournaille dans sa tête. En définitive, ses angoisses sont peut-être ridicules. De fait, ne la laisse-t-on pas téléphoner ? Il suffirait qu’elle appelle un autre taxi et elle sait que Justine n’aurait pas rechigné à payer la note. Elles n’auraient plus alors qu’à se jeter dans les bras l’une de l’autre pour se réconcilier.
« Tu dors là-bas, j’imagine... », suppose Justine avec cette certitude dans la voix qu’il est très difficile à ébranler.
Charlotte traverse le jardin à pas lents et contemple l’eau plate de la piscine qui, dans la nuit, dessine une tache sombre et inquiétante. 
 « Oui… Je reviendrai… demain soir, après ma séance de… de l’après-midi ! », dit Charlotte en s’achoppant par deux fois sur ses mots, signifiant qu’elle n’en est pas à son premier verre, ni sans doute même à son dernier. «  ... Charlotte ? », semble d’ailleurs s’inquiéter Justine.
Charlotte a subitement hâte d’interrompre leur entretien. Justine, telle qu’elle la connait, ne tarderait pas à lui poser des questions embarrassantes.
« Quoi ? », répond-t-elle sur un ton déjà excédé.
« Je t’aime, ma bichette... », fait simplement sa sœur en lui envoyant un baiser sonore. « Moi aussi, je t’aime, Justine... », répond-t-elle en clôturant la communication.

« Un petit bain de minuit, ma petite Charlotte ? ». C’est la voix de Frédéric Maréchal qui tonne derrière elle. Elle ne l’a ni vu ni entendu venir. Dans l’obscurité lunaire, sa silhouette lui parait immense et semble foncer sur elle. Mais il la dépasse en courant et plonge tout d’une pièce pour remonter aussitôt à la surface et nager avec force sur le dos. Elle peut voir que son slip de bain cache une forme grosse comme le poing.
Cindy déboule en pagayant des deux jambes et, d’une pirouette, se flanque à l’eau elle aussi. « Va fouiller dans mes armoires, Totoche ! » hurle-t-elle avant que son corps superbe disparaisse dans les tréfonds. Le maillot blanc souligne admirablement ses fesses pommées et lui dessine en transparence des seins fermes et pointus. La blondinette ne réapparaît pas de suite. Charlotte se surprend à espérer que cela soit pour une éternité. « Pas question de nager ! », se convainc-t-elle en outre, « On aurait trop facile à simuler un accident ! ». 
Sous la lune montante, les formes blafardes qui la rejoignent à pas lents sont inquiétantes. Ce n’est pourtant que Max, au format d’autant plus impressionnant que Daphné se profile en filigrane. Les voilà qui discutent à voix basse, de quoi ? de qui ?, allez savoir ! Charlotte se persuade qu’on ne peut que parler d’elle en ces circonstances.
« Alors, Charlotte, tu ne nages jamais ? », grince le gros homme chauve, comme s’il sous-estimait ses capacités. Encore une question fermée ! Ni l’un ni l’autre ne sont d’ailleurs en tenue de bain. La répartie est cette fois facile : « Tout comme vous, je pense ! », dit-elle d’une voix qu’elle veut enjouée. En fait, poursuit-il d’un ton complice, je serais pour ma part bien capable de me noyer sous la douche ! 
Il se fige en effet à une distance respectueuse du bord de la piscine avant de s’effondrer à même la pelouse. Daphné se pose délicatement à ses côtés en position de sirène. 
Charlotte s’agenouille auprès d’eux et pose délicatement le téléphone sans fil sur le rebord de pierre. Il lui suffira d’un geste malencontreux pour qu’il dégringole dans l’eau. Eux non plus ne pourront plus communiquer avec l’extérieur !


(à suivre)


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