samedi 5 janvier 2013

05 LES BUS NE FONCTIONNENT PAS



Les bus ne fonctionnent pas avant cinq heures et, franchement, Charlotte ne se voit pas rallier la ville à pied dans cette purée d’obscurité. Victime de ses propres manigances, la voilà également dans l’impossibilité d’appeler un taxi ni même sa sœur à la rescousse.
En un mot comme en cent, Charlotte est une guêpe en butte à une vitre entrouverte. La voilà coincée, impuissante, condamnée qu’elle est à demeurer sur place en bien mauvaise compagnie. Pour l’heure, la blondasse et son père ne représentent plus un vrai danger et, à voir l’état de Frédéric Maréchal, ce doit être idem pour le gros homme. L’inquiète davantage la femme de ce dernier, Daphné, qui a beau être aveugle, n’en est pas sourde pour autant. D’autant plus que « C’est dingue ! », se dit la jeune fille, c’est dingue de ne pas avoir imaginé un seul instant que Daphné puisse avoir elle aussi un portable ! A supposer que c’est le cas, son dilemme est persistant : « Sonner un taxi ? Rendre l’appareil inutilisable ? ». Les deux !, susurrerait Justine à coup sûr.

A vrai dire, en prenant l’escalier à la volée, Charlotte est persuadée de retrouver l’aveugle et Max dans la grande chambre d’ami, celle face au palier. Son plan est clair : fouiller le sac de Daphné afin de trouver quelque chose qui ressemble à un téléphone. Encore s’agit-il qu’ils dorment, bien entendu ! Mais elle n’en doute pas un seul instant : le gros homme ne peut avoir résisté au somnifère et Daphné n’est vraisemblablement pas insomniaque.

Arrivée là-haut, elle déchante. Une porte de chambre entrebâillée, ce n’est pas très normal, n’est-ce pas ? Pourquoi passerait-on la nuit avec la porte entrouverte ? Lui revient en tête tout ce qu’elle avait imaginé au fil des marches : en l’occurrence, Daphné couche dans la chambre de Frédéric Maréchal et Cindy est censée rejoindre le gros homme. De leur part, un arrangement du genre n’est pas impossible et qui sait s’ils n’ont pas secrètement projeté de la droguer et de l’inclure, elle, pauvre petite fille, dans l’un ou l’autre de leurs duos ?
« Mais j’ai tiré la première… », se rassure Charlotte en poussant doucement la porte du bout des doigts.
Son scénario s’évanouit illico presto. De fait, Daphné y repose, seule. Les tentures sont ouvertes et la lune ronde distille une lumière fade qui rend les formes douces, évanescentes, quasi surnaturelles. La femme de Max a négligemment rejeté son drap sur le côté. La blancheur de sa peau nue contraste avec les lunettes noires sur la table de nuit. Déjà, Charlotte se prépare à improviser une raison valable à sa présence, par exemple qu’elle a cru que cette chambre lui avait été attribuée par Cindy, ou, mieux, par l’hôte de la maison. Une fois de plus, comment le dénommer celui-là, à présent qu’ils ont connu leurs premiers moments d’intimité ? Fred, Frédéric, Frédéric Maréchal ? Ou « mon psy’ », tout simplement ?

Daphné sommeille profondément. Ses vêtements sont soigneusement pliés au dos d’une chaise et, sur la table de nuit, ses lunettes noires reflètent la lueur de la lune. Les paupières closes intriguent Charlotte : croit-elle qu’une aveugle n’a pas à fermer les yeux pour dormir ? De toute manière, sans doute aurait-elle hurlé si elle n’y avait trouvé qu’une tache laiteuse voilant le regard ou, pire, des orbites vides, l’absence totale d’organe. Le visage est paisible et, sur la gorge, une longue mèche de cheveux, étincelante sous la lune, se recroqueville en une boucle parfaite. La jeune fille ne peut s’empêcher de la prendre délicatement entre les doigts. Les brins sont fins et soyeux, tels ceux d’une poupée. A nouveau, le souvenir de… Olivia s’impose à elle comme une obsession !
Charlotte en oublie son but initial, dénicher ce satané téléphone, si seulement il existe ! Là, le sac est là, comme un tas sombre sur le sol. « Merde, j’allume ! », murmure-t-elle à un interlocuteur absent, « Cette bonne femme est aveugle, non ? ».
Aucune trace de portable dans ce fatras, toutes poches confondues, et, hormis les lunettes, la table de nuit est vide. Charlotte fait brusquement volte-face, comme si quelqu’un allait surgir de la pénombre pour l’accuser. « Me soupçonner de quoi ? », se reprend-t-elle en n’apercevant âme qui vive dans le couloir, « Je n’ai finalement encore tué personne… ».

De toute façon, aucun risque ne proviendra de Max. Dans son état, impossible qu’il se réveille pour lui demander des comptes. Elle n’en a d’ailleurs pas à lui rendre ; n’est-ce pas plutôt à elle de le lui régler, son compte ?
Le gros homme ronfle dans la petite chambre d’ami, quelques portes plus loin. Le ronronnement la rassure, elle n’hésite pas à pousser la clenche et ouvrir le battant de moitié. 
La masse imposante du bonhomme est étalée sur toute la largeur du lit, recouverte d’un drap blanc comme un linceul. De juste, Daphné, aussi fine soit-elle, ne pourrait pas occuper le même matelas et, de surcroît, ce type pue singulièrement des pieds.
Charlotte, abasourdie par le tintouin sciant et régulier du dormeur, ne se demande pas davantage pourquoi ces deux là font chambre à part.

Vendredi 27 août.

Il est deux heures quand la voilà de retour au rez-de-chaussée. Charlotte constate aussitôt que le corps de Frédéric Maréchal a disparu. Terrorisée, elle opère un tour sur elle-même, s’attend sans doute à ce qu’une main se pose sur son avant-bras, mais rien n’a bougé aux alentours. L’homme se terre quelque part à l’extérieur, c’est certain. Si elle a le malheur de franchir la porte fenêtre, il va subitement se dresser derrière elle et la saisir par les épaules. Haletante, elle inspecte de loin la pelouse : il ne s’agit que d’un sale effet de lune car celle-ci a poursuivi sa course et déplacé les ombres. Le psychologue est toujours allongé sur l’herbe, dans la position où elle l’a abandonné.

Son stress lui joue décidément de bien sales tours, se lamente-t-elle, pas tout-à-fait rassurée encore. Elle inspire profondément, bloque un instant l’air dans ses poumons avant de le recracher bruyamment. La trouille qu’elle vient de surmonter lui a presque fait perdre toute détermination. Mais les deux corps à ses pieds ravivent déjà sa colère. Quant aux deux autres, ils attendront paisiblement qu’elle en ait fini avec Frédéric Maréchal et cette salope de Cindy.
A vrai dire, Charlotte ne sait trop quoi faire d’eux. Pas un seul instant, elle n’a pensé se retrouver dans une position dominante  et, maintenant que l’occasion s’en présente, les tenir sous sa coupe lui complique l’existence. Bien sûr, au stade où elle en est, que ne pourrait-elle se simplifier la vie en rejoignant gentiment la chambre de Cindy pour y piquer un somme !

Mais, concocte-t-elle avec une moue de dépit, les humiliations récurrentes de cette dernière ne peuvent éternellement rester impunies, n’est-ce pas ? Et son Monsieur le psychologue de père, va-t-il encore longtemps déstructurer son aventure du mois dernier ? Pourquoi s’évertue-t-il à mettre en doute sa séquestration ? Pourquoi la somme-t-il de leur dire « toute la vérité » ? Qu’a-t-il à y gagner ? En définitive, à  supposer qu’il ne soit pour rien dans son enlèvement, il y a fort à parier qu’il poursuit d’autres buts, tout aussi inavouables.
C’est certain, dans un premier temps, c’est lui qui doit entrer dans son collimateur.

Elle s’agenouille auprès de lui, d’abord hésitante, puis, d’un geste vif et réfléchi, lui abaisse le slip de bain sur les cuisses. 
A nouveau sur ses pieds, elle recule d’un pas. C’est curieux, le sexe d’un psychologue, n’est-ce pas ? Et, comme le bonhomme n’a guère plus de réaction qu’un cadavre, « …autant le lui ôter complètement ! », se dit-elle encore, avant d’en conclure que Justine n’est maintenant plus l’une des seules à le contempler dans cette tenue.

Dévêtu de la sorte, Maréchal a sacrément perdu de sa superbe, et cette virgule de chair sombre a décidément un air déconfit et navrant, bien loin par ailleurs d’une pipe agitée lors de leurs entretiens. Sur le coup, sa culpabilité ne paraît plus aussi évidente qu’elle ne l’était auparavant. « Qu’en penserait… Olivia ? », invoque Charlotte, subitement à cheval sur deux époques. Leur avis semble unanime. Quoi ? D’où Olivia connaitrait-elle Frédéric Maréchal ? Ne serait-ce pas l’une des preuves irréfutables que Charlotte attendait ? « Je ne le connais pas, et si c’était le cas, je ne le dirais pas ! » chantonnerait Olivia avec ses horribles tics de langage. La gamine bluffe, assurément, et le père de Cindy n’a certes pas l’envergure d’un instigateur, c’est sûr. Sans doute a-t-il été manipulé par un tiers, Max vraisemblablement, mais, à ce stade de ses réflexions, de quoi Charlotte peut-elle encore être sûre ? N’empêche que, campée debout, jambes tendues chevauchant de part et d’autre le corps endormi, Charlotte ressent une profonde impression de domination : oui, avoir cet homme totalement sous sa coupe lui procure un plaisir intense que jamais elle ne pourra décrire.

L’étendue de son pouvoir lui parait infinie. Elle peut bien lui porter un coup de pied, qu’il ne réagit que par un bref grognement. Certes, les paupières s’entrouvrent l’espace d’une seconde, mais c’est pour se recoller tout aussitôt. Charlotte espère que le monstre a eu le temps de saisir tout le sel de la situation mais la respiration régulière, de même que l’agaçante sérénité de son visage, sème singulièrement le doute. « Laisse-le ! », lui ordonne Justine, « Fred n’a surement rien à voir avec tout ça ! ». Mais voilà : Justine n’est pas là et Charlotte exècre cette façon énamourée de prononcer le prénom de son psy’.

Non, à vrai dire, Charlotte ne sait pas encore quel sort elle leur réserve. A priori, elle estime que les quatre sont coupables, qu’ils doivent payer, chacun à sa manière. Dans son imagination, Olivia esquisse un sourire et il n’est point de commentaire à six pieds nécessaire pour comprendre comment les jeunes filles savourent leur vengeance. Un plan s’échafaude peu à peu dans la tête de Charlotte : elle va tous les réunir, par exemple dans la salle de séjour, et, dès qu’ils recouvriront leurs sens, elle apprendra à chacune et chacun leur propre châtiment.

Si Olivia était auprès d’elle, Charlotte se sentirait moins seule. Une décision partagée est moins lourde à porter, tout comme ces corps abandonnés qu’il lui faudra transporter à la seule force de ses bras. Elle est encore dans l’expectative. Dans quel ordre va-t-elle entamer les opérations ?  
Là, un peu plus loin, la petite peste de Cindy est recroquevillée sur le gazon. Il y a fort à parier qu’elle émergera tôt ou tard de son sommeil éthylique. « Qu’est-ce que tu fiches là, Lolotte ? », demandera-t-elle à coup sûr, « Et pourquoi papa est-il complètement nu ? ». Intuitive comme elle est, elle ne tardera pas à comprendre la situation. Elle se relèvera d’un bond et Charlotte n’en mènerait pas large. Il faut absolument l’immobiliser et l’empêcher de brailler pour ameuter la terre entière.

Elle se rappelle bien avoir aperçu une pelote de corde quelque part, mais un léger sursaut de Cindy l’étreint d’une angoisse telle qu’elle en revient à sa première idée : lui ligoter poignets et chevilles avec le deux-pièces de son fin maillot. Les lanières du soutien-gorge se dénouent sans difficulté et, de fait, après plusieurs essais, il suffit de les tendre à l’extrême pour constituer un excellent garrot. A moitié rassérénée, Charlotte tente de déceler un signe de vie sur le visage de Cindy mais seule la poitrine se soulève au rythme paisible de sa respiration. La blondinette a l’air artificielle comme une poupée gonflable aux bras entravés qui se croisent sur le ventre et resserrent au passage des seins trop ronds, trop fermes, trop parfaits !

Cette greluche ne la narguera pas davantage. Le slip se dénoue aussi aisément que le dessus et, cette fois, Charlotte ne doit s’y reprendre qu’à deux fois pour lui ligoter les chevilles.
Cindy ne représentera plus aucun danger, à moins qu’elle se mette à brailler subitement comme un goret. Il faut coûte que coûte l’empêcher d’hurler. Charlotte avise le maillot de Frédéric qu’elle a fait valser dans l’herbe et s’en empare pour l’enfoncer tout entier entre les dents de Cindy. Celle-ci émerge un temps de sa catalepsie pour se débattre vaguement. Dans les orbites terrifiées que la blondasse fixe sur elle, Charlotte n’aperçoit que deux boules blanches qui s’allument un court instant avant de s’éteindre.
Charlotte jubile. Belle revanche que celle-ci !
Cindy, dans son plus simple appareil, git à ses pieds, dans l’impossibilité mentale et physique de lui asséner quoi que ce soit. D’ailleurs, à la moindre raillerie de sa part, un coup de baskets bien placé lui ferait rentrer illico ses mots dans la gorge.

Maintenant qu’elle a réduit la salope à l’impuissance, son regard se détourne vers l’homme étendu deux pas plus loin.
Elle estime qu’elle a réussi à l’humilier en le mettant à nu, « … mais à quoi ça sert s’il n’en est pas conscient ? », se dit-elle également. Cette pensée lui fait froncer les sourcils, voilà qu’elle raisonne comme lui, à présent !
« Ma petite Charlotte, dis-moi, à quoi ça sert de persister dans une histoire à laquelle personne ne croit ? », lui avait-il fait remarquer en feuilletant l’un des derniers chapitres de son tapuscrit. Son argument était de taille. D’ailleurs, elle s’était inconsciemment relevée de sa chaise comme pour redresser la situation. Jamais ses entretiens avec la police ne l’avaient confrontée à autant d’incrédulité ! Jamais ses proches ne l’avaient accusé de menteuse. « Vous voulez que j’en invente une autre ? », avait-elle rétorqué en le toisant comme un défi. Charlotte se souvient qu’elle avait failli s’emparer sur son bureau d’un presse-papier lourd et contondant pour l’en frapper. Bien sûr, elle avait avorté son geste. Rien ne sert de jouer une partie où l’on se sait perdante, n’est-ce pas ? Mais aujourd’hui qu’elle sait que ce type ne va pas la lâcher, qu’il n’épargnera aucune de ses sales questions, qu’il ne cessera jamais de démantibuler son scénario, elle sent qu’elle peut enfin se débarrasser de ce doute perpétuel dont il l’afflige.   

Sans aucun doute par contre, la question du moment est de taille, à savoir comment elle parviendra à ramener la masse imposante de ce fichu Frédéric Maréchal dans le salon. Le poids plume de Cyndy ne posera aucun problème mais le bougre doit sans doute en peser le double, sinon plus. En guise de test, elle arrime ses doigts aux chevilles et essaye de tracter le corps allongé du bonhomme. L’homme n’a pas bronché mais elle ne réussit qu’à le déplacer de quelques centimètres. En le tirant par les poignets, elle parvient toutefois à faire glisser le corps sur le gazon de deux ou trois mètres. Soudain, elle lâche prise et tombe à la renverse. Son coccyx s’écrase sur les pierres bleues qui bordent la véranda. Elle ne peut réfréner un juron de douleur avant de rebondir sur ses pieds, stressée qu’on ait pu l’entendre. De toute manière, plus personne dans cette maison ne s’intéresse à ce qu’elle peut bien faire, dire ou crier.

Elle déboule dans la cuisine avec une idée précise en tête. Où est donc cette fichue pelote de corde qui ne se trouve plus dans le vide-poches ? Elle la déniche bientôt, sous la table. C’est vrai qu’elle l’avait vue y valser tout à l’heure, détail que, dans son effervescence, elle avait oublié, tout simplement.

Tout se passe bien trop à son avantage, se morfond Charlotte, le souffle court et le regard peu rassuré. Même si Frédéric semble rendu inopérant, peut-être la dose de soporifique n’aura-t-elle pas suffi pour un homme de la corpulence de Max. Quant à Daphné, ne va-t-elle pas surgir en haut de l’escalier sous l’emprise d’une subite intuition ? Bien sûr, cette aveugle ne fait guère le poids et, à supposer encore que Cindy se libère de ses liens de fortune, Charlotte est tout aussi sûre de parvenir à la dominer, la maîtriser. Mais qu’en serait-il pour le gros homme ou Frédéric ?

Néanmoins, vue de l’intérieur, la partie est jouable, conclut-elle pour se rassurer, quoiqu’elle se rende compte à présent qu’elle n’a guère envisagé non plus l’arrivée inopportune d’une personne extérieure. Le visage de Paola s’impose évidemment dans son esprit, comme une réponse insidieuse à sa question. Charlotte n’a pas de ressentiment particulier envers elle et sa faculté de river son clou à Cindy n’est pas non plus pour lui déplaire. Cela serait dommage de devoir l’impliquer dans l’aventure !, songe Charlotte en jetant un regard inquiet aux alentours. Rien ne bouge, excepté la lune. La villa la plus proche se situe à une distance respectable et même un hurlement ne porterait pas jusque là, sinon peut-être dans le calme de la nuit mais les voisins penseraient sans doute qu’il s’agit d’un petit animal quelconque.

Il est essentiel d’élaborer des nœuds infaillibles. Aussi a-t-elle enlacé la corde en forme de huit, autour et entre les deux chevilles, pour ensuite répéter cinq ou six fois l’opération. Mais il lui semble qu’elle est en train  de serrer davantage la corde à chaque passage, si bien qu’elle estime ne plus avoir assez de prise entre les mollets si, par la suite, elle veut tracter le corps jusqu'à la salle de séjour. Agacée, elle recommence tout à zéro, en laissant cette fois un peu de mou à chaque tour.
Il lui suffira, pense-t-elle, d’encercler une dizaine de fois les croisements de corde pour la tendre et affermir l’ensemble. Finalement, elle parachève son œuvre par une flopée de nœuds. Le résultat est plus ou moins satisfaisant. Certes, elle a utilisé la moitié de la pelote mais elle a en tout cas effectué la moitié du travail.
Pour lui ligoter les poignets dans le dos, elle procède de la même façon que pour les chevilles. Elle estime qu’elle commence décidément à acquérir une certaine pratique. Certes, à la fin, elle n’a plus un seul gramme de corde mais elle peut se féliciter d’avoir pris cette fois deux fois moins de temps.

Charlotte évalue son ouvrage avec admiration : elle a même considéré l’importance de lui attacher les mains par derrière et non par devant, ce qui lui aurait donné l’opportunité de se libérer les poignets à coups de dents, ou les jambes du bouts des doigts.
Le plus difficile reste à faire. Charlotte se cramponne des deux mains à l’entrelacs de corde entre les chevilles et, tous muscles tendus, essaye de tracter le corps vers la salle de séjour. En dépit de ses efforts, elle n’avance que centimètre par centimètre et, à bout de souffle, les doigts en feu, se met à larmoyer à mi-voix sur son propre entêtement : pourquoi donc s’exténuer à ramener les corps à l’intérieur ?

A pas lents et mesurés, elle se retrouve au premier. Daphné dort toujours à poings fermés. Max, tout comme Frédéric, ne s’entoure apparemment que de femmes ravissantes. A leurs côtés, Charlotte ne se sent qu’une gamine insignifiante, juste bonne à jouer un rôle secondaire, voire celui de bouc émissaire. Qu’on ne lui parle plus de son syndrome de Stockholm ! Elle en est guérie, à présent, suffisamment du reste pour que l’aveugle entre, elle aussi, dans son collimateur : peu de chance que Daphné connaisse de vieux jours et jamais elle ne pourra se targuer d’avoir de beaux restes.

Dans sa révolte, Charlotte en oublie presque le drap qu’elle est venue y chercher. Il n’est plus tourneboulé sur le bord du lit mais sur le sol, préfigurant l’usage que la jeune fille compte en faire. Il lui sera facile à présent de faire pivoter le corps de Maréchal sur le tissu étendu au sol, puis de le tirer sur plusieurs mètres, sans trop de peine, espère la jeune fille. C’est le cas, en effet. Elle atteint enfin la salle de séjour et le comptoir en pierre qui la sépare de la cuisine. De là, Paola ou un visiteur intempestif ne peuvent l’apercevoir du dehors, si toutefois Charlotte veille à fermer portes et portes-fenêtres.
Le corps transbahuté vient d’émettre un bref gémissement. Charlotte pâlit et saute un pas en arrière. L’homme donne l’impression de frétiller sur la moquette comme un poisson hors de l’eau. « Il ne va tout de même pas clamser dans son sommeil ! », s’exclame-t-elle en suant de terreur.

Dehors, Cindy a réussi à recracher le slip que Charlotte avait roulé en boule dans sa bouche. Pourtant, recroquevillée sur elle-même comme une crevette, les mains jointes sous le menton, elle ne semble pas s’être réveillée pour autant. Charlotte considère que sa grossière erreur est de lui avoir ligoté les poignets par devant. Forte de son expérience encore toute fraîche, elle hésite tout de même à lui détacher les mains pour les rattacher ensuite derrière le dos. Entre le risque qu’elle se débatte maintenant ou celui qu’elle puisse se libérer par la suite, a-t-elle vraiment le choix ?, soliloque-t-elle en se coltinant avec son propre embrouillamini de nœuds. Par chance, Cindy se laisse faire sans rechigner et, au bout de quelques minutes interminables, Charlotte a corrigé le tir.
En comparaison à celui de Frédéric, le corps flasque de Cindy est d’une insoupçonnable légèreté. Elle n’a même pas besoin du drap pour le transporter jusqu’à la cuisine, à distance respectable de son paternel de sorte qu’ils ne puissent s’aider l’un l’autre à se libérer.

Sur la montre-bracelet, celle qu’elle a sans doute égarée un mois plus tôt, il est deux heures vingt-six du matin exactement. En la récupérant à son poignet, Charlotte se rengorge : elle estime avoir accompli son œuvre avec une précision et une diligence exemplaires.

Toutefois, la seule chose qu’elle déplore à présent, c’est que Max soit monté se coucher avant de sombrer dans sa somnolence. Avec lui, ce ne sera pas une sinécure : il doit bien peser plus de cent vingt kilos. Par avance, elle soupèse la difficulté qu’elle aura à le traîner tout au long du couloir du premier étage et à le descendre dans l’escalier pour l’amener enfin à bon port auprès de ses deux acolytes.

Charlotte a besoin de reprendre des forces avant de passer à l’action, mais il lui faut d’abord déplacer Cindy dont les jambes bloquent la porte du réfrigérateur. En y pointant un nez inquisiteur, elle repère deux cuisses de poulet rôti qui lui conviennent parfaitement, d’autant plus que, en les libérant de leur enveloppe de cellophane, une puissante odeur d’épices lui taquine les narines. Elle attaque la chair à pleines dents, le regard vissé sur le corps nu de Cindy. Celle-ci a décidément des formes parfaites, à tel point que c’en devient inhumain. En comparaison, elle-même n’est qu’une petite dinde mal fagotée. Charlotte s’acharne sur la viande à la graisse figée et ronge nerveusement les deux pattes jusqu’à l’os. Quel goût aurait la chair, délire-t-elle un bref instant, si d’aventure elle plantait les dents dans le gras de la cuisse de Cindy ?
Elle revient rapidement à la raison : elle n’en aurait de toute manière pas la trempe, sauf peut-être – et encore ! - si elle était convaincue de pouvoir ainsi lui voler son infernale beauté.

Pour menotter Max, il lui faudra certes davantage qu’un slip et elle ne dispose plus du moindre centimètre de corde. Charlotte se met donc en quête de tout ce qui peut en faire office en commençant par répertorier ce que contient le vestibule de l’entrée principale. Bien lui en prend car elle déniche aussitôt une écharpe oubliée sous les vestes d’été ainsi que la bandoulière d’un appareil photo au boîtier empoussiéré.
Elle ne trouve rien de mieux, ni dans la cuisine, ni dans la salle de séjour. La buanderie et le garage ne lui apportent qu’un foulard de Cindy qui parait cependant bien moins solide que l’écharpe. Descendre à la cave ne l’inspire pas vraiment. Charlotte a mal à son passé, du reste.
Le bureau de Frédéric, lui, est fermé à clef. Ce n’est pas dans ses habitudes ! Avait-il pressenti qu’elle irait y fouiner ? Elle hausse les épaules et, son maigre butin dans les mains, gravit d’un pas déterminé les marches de l’escalier avec un sourire empli de gravité.

Max ne ronfle plus, ce qui réveille les inquiétudes de Charlotte. Il est pourtant couché sur le dos, la bouche entrouverte. Si la dose de barbituriques l’avait mis à mal, il ne respirerait pas aussi régulièrement qu’à présent, c’est sûr !  Combien de nuits n’avait-elle pas entendu sa mère pester : « Mets-toi sur le côté, Bon Dieu ! ». Invariablement, son père sautait d’un bond sur le vinyl rapé, en râlant bien entendu, et, au radar, allait pisser longuement avant de regagner leur chambre, et parfois une autre. Erreur géographique s’il en est mais Charlotte n’en est plus vraiment persuadée aujourd’hui.

Elle s’ébroue comme un chien trempé, agacée par ces réminiscences malvenues pour l’occasion.  Elle se force à considérer le présent tel qu’il est, nu de tout passé et dont l’avenir reste principalement à écrire.
A propos de futur, la voilà qui considère d’un air circonspect le gros homme en short et chemisette sur le lit. Ses pieds dépassent du matelas et un bras ballant pend en dehors, la main balaie le sol. Les formes épaisses et rondouillardes lui semblent incommensurables et la persuade qu’elle ne pourra jamais le bouger d’un pouce, moins encore le retourner sur lui-même pour lui entraver les poignets dans le dos comme ses deux compères.
Il lui faut être réaliste. Elle n’arrivera pas à les rassembler tous quatre dans la salle de séjour ! Comment avait-elle pu s’imaginer qu’elle aurait pu franchir l’escalier avec un tel pachyderme ? Et pas question non plus, à moins de disposer d’une arme à feu, de le faire avancer sous la menace !

Les robustes montants métalliques, aux pieds et à la tête du lit, l’inspirent davantage, aussi se résolut-elle à fixer l’écharpe autour de l’une des barres et, avec toutes les précautions d’usage, de remonter l’avant-bras qui pendouille à la gauche du lit. D’une main, elle soutient le membre qui parait plus lourd qu’un bronze mais ne parvient pas à faire de nœuds convenables de la seule autre. Après quelques essais infructueux, elle procède à l’inverse : nouer d’abord le poignet et l’arrimer ensuite à la barre. Le bougre n’est pas très coopératif mais, s’il l’était, Charlotte n’en serait que plus terrorisée. A vrai dire, la simple idée d’assouvir un éventuel penchant du gros lard pour le bondage la paralyse.
La bandoulière de l’appareil photo est heureusement plus docile. Le poignet droit s’ancre à la barre sans autre contrariété.

Charlotte est soulagée. Elle a le sentiment d’avoir gagné la partie. Dans le cas - peu probable - où Max émerge de sa torpeur, au moins les bras puissants de l’animal seront-ils inopérants. Restent à présent les deux jambes, susceptibles encore de lui flanquer une ruade dans la poitrine.

Max s’était écroulé sans prendre la peine de se déshabiller. La fine ceinture de son short qui lui renfle le ventre ferait bien l’affaire pour ligoter une cheville ! Et, en farfouillant dans ses valises en quête d’utile, la jeune fille en a miraculeusement trouvée une seconde, un peu plus large, mais qui, en la serrant cran par cran, se révèle plus efficace encore que la première. Affairée et inquiète, ne l’incommodent même pas sur le moment les pieds pestilentiels.
N’empêche que, ainsi écartelé sur sa couche, dans son short ridicule et sa liquette mouillée de sueur, Max ressemble de moins en moins au personnage entrevu le mois dernier lors de l’une de ses tentatives de fuite. « Tiens ! », s’étonne-t-elle, « A propos, où donc ont-ils fourgué le chien ? ». Une pensée fugace la parcourt. N’est-elle pas en train de commettre une grossière erreur ? N’allait-elle pas se retrouver bientôt dans une geôle plus sinistre encore que le grenier du mois de juillet ?

Charlotte marque un instant d’indécision en scrutant l’homme qui s’est tranquillement remis à ronfler. Elle se ravise aussitôt. Elle est allée bien trop loin pour faire machine arrière. Frédéric Maréchal n’oublierait jamais comment elle l’a l’humilié, Cindy n’en penserait pas moins, bien entendu, et à quelle sinistre punition le gros pervers la soumettrait-il si elle persistait dans cette idée stupide de les libérer tous les trois sur le champ ?

La fenêtre ouverte lui inspire un moment de réflexion, bien nécessaire en la circonstance. Sur le rebord du toit vitré de la véranda, plusieurs jardinières redondantes de clochettes roses, presque mauves dans cette pénombre, exhalent subtilement des effluves bien plus agréables que les odeurs corporelles du gras poussif.
La mère Maréchal raffole des fuchsias, en dépit de ses fréquents voyages à l’étranger qui l’empêchent de les entretenir. Comme ni son mari ni sa fille ne sont chauds pour s’en occuper, la charge en est déléguée à l’aide-ménagère. Celle-ci a perçu cette attribution, sinon comme un honneur, tout au moins comme une tâche prioritaire, voire essentielle. En effet, disons que Yéléna semble avoir compris qu’elle peut impunément bâcler sa besogne à l’intérieur pour autant que le jardin soit impeccable. Au grand dam de Cindy qui écope du charme vintage de fourrer elle-même sa lessive dans la machine et de passer sa propre chambre à l’aspirateur. Sa mère, séduite par les pouces verts de la jeune fille, ne pipe mot sur le sujet et n’est pas avare, par contre, d’éloges à son propos. Frédéric Maréchal, quant à lui, ne voit guère d’inconvénient à ce que Yéléna éternise ses pauses-cigarette au soleil, et pour cause !

« Bon sang ! », s’interrompt Charlotte, « N’aurait-elle pas elle aussi joué un rôle dans son enlèvement de juillet ? Qui sait !? ». Peut-être est-ce la personne qui lui livrait ses repas ou la surveillait via les caméras, et pourquoi pas les deux ?
D’autant plus qu’il est clair que ses formes charnues, ses deux couettes ridicules, ses yeux mouillés de chien battu et sa bouche en cœur n’ont pas laissé bien longtemps le psychologue de marbre.

Par contre, cette poule de luxe est très ponctuelle. On est vendredi. Elle va sans doute débouler un peu avant sept heures. Charlotte jette un regard alarmé vers le chemin d’accès à sa gauche. Il lui reste bien peu de temps, estime-t-elle songeusement.

Avant de redescendre, elle lance un coup d’œil dans la chambre où dort Daphné, question de se rassurer sur la poursuite des évènements.
Le lit vide la fait hurler de terreur.
Charlotte se rue comme une tempête dans l’escalier.

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